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Témoignage: pas de cadeau de Noël chez Eurostar

Alexlescure
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Enregistré le : 22 déc. 2013, 00:50

Témoignage: pas de cadeau de Noël chez Eurostar

Messagepar Alexlescure » 22 déc. 2013, 01:02

Ce n’est qu’une histoire de voyage en Eurostar. Rien qui soit hors du commun, rien de si extraordinaire. Il y a probablement des dizaines de cas similaires chaque jour. Mais pour moi, ce fut une grande première, alors cette simple histoire de voyage en train (comme dirait Grand Corps Malade), j’aimerais la partager.

Nous sommes des centaines de milliers de français à Londres. Le soir du 20 décembre, c’est la cohue à Saint Pancras International, dans le hall de départ de l’Eurostar pour Paris. La grande pérégrination. Tout le monde rentre pour Noël. La file pour l’enregistrement du train de 19h01 s’étend à perte de vue. Je fais la queue, mon billet imprimé à la main. Sauf que mon billet n’est pas vraiment le mien. Il s’agit d’un billet « de seconde main », racheté sur un de ces sites d’échange (TrocdesTrains , Kelbillet, et j’en passe) dont les français de Londres raffolent. Les billets d’Eurostar sont pourtant nominatifs et normalement non-cessibles, contrairement à la plupart des billets SNCF en France métropolitaine. Pourtant, le marché de la « revente » est ultra-dynamique, il y a parfois des dizaines de billets à vendre pour le même jour. Pas étonnant vu les tarifs pratiqués par Eurostar. Et puis il y a tous ces français qui rachètent à la chaîne les billets pour tous les week-ends plusieurs mois à l’avance en sachant qu’ils pourront toujours les revendre (avec plus-value) s’ils ne peuvent finalement pas voyager.

Moi, je suis arrivé à Londres il y a deux mois seulement. Alors forcément, les billets sur Eurostar.com pour le vendredi avant Noël étaient déjà hors de prix. Je suis donc allé faire un tour sur Kelbillet. Il y a bien des avertissements sur « l’illégalité » de la transaction, mais bon, « tout le monde le fait, hein ». Et puis ce n’est pas un aéroport, il suffit de scanner soi-même son billet à la borne, d’attendre l’ouverture de la porte, de passer, voilà, c’est réglé. 5 secondes en tout. Alors j’ai racheté le billet d’Alice pour 80 euros. Pas l’affaire du siècle, mais c’est tout de même 3 fois moins cher sur que le site officiel. Pas vraiment possible de rentrer à Paris autrement.

A Londres, il y a les français qui sont traders ou ingénieurs, et puis il y a les autres, ceux qui n’ont pas trouvé de boulot dans leur petite ville de banlieue parisienne et qui sont partis, avec leur licence ou leur BTS, exercer un métier « normal » dans une ville où quand on veut travailler, on peut. Pour ceux-là, les billets de « seconde main » sont une chance, une sorte de « marché efficient » qui permet de rentrer en France a un prix acceptable.

J’attends donc mon tour pour l’enregistrement. J’ai choisi une file ou les gens scannent leur billet eux-mêmes, au cas où. Manque de chance, un jeune homme devant moi n’arrive pas à scanner le sien. Un agent Eurostar vient à sa rescousse. Le jeune homme passe, mais l’agent reste. Il « aide » les personnes suivantes à passer leurs billets à la borne. C’est mon tour. Je lui tend mon billet imprimé. Il le pose sur le lecteur de code barre. L’angle formé par la feuille A4 rend le haut du papier, là où est marqué le nom d’Alice, légèrement lisible. L’opération dure moins de deux secondes. La borne clignote. La porte s’ouvre. Il me rend le billet. Je passe. J’avance vers le contrôle de sécurité. Une seconde. Deux secondes. Cinq. Et puis l’alerte :

« Monsieur, monsieur, attendez. Je peux voir votre billet ? »

Le cri strident fait se retourner les voyageurs des files environnantes. Il me rattrape. Le billet est encore dans ma main, difficile de ne pas le laisser le saisir. Il parcourt le papier avec attention. Est-ce la rafle du Vel d’hiv ? Un contrôle d’identité par la Gestapo ? Je lis clairement une satisfaction sur son visage. Tel un sniper allemand dans les ruines de Stalingrad, il en a peut-être déjà descendu une douzaine aujourd’hui. Moi, je suis une proie facile, avec ma barbe de 3 jours, il est assez clair que je ne m’appelle pas Alice.

« Suivez-moi s’il vous plait. Vous ne pouvez pas voyager avec ce billet, c’est marqué ici» (il m’indique les conditions d’utilisations inscrites en police 5 en bas du papier)

Je le regarde, j’essaie de jouer la compassion. Naturellement c’est perdu d’avance.

« Vous comprenez, je n’ai pas eu le choix, je suis nouveau à Londres, les billets sont hors de prix.. Je sais que ce n’est pas vraiment autorisé.. enfin, c’est un billet valide, cette personne ne voyagera pas aujourd’hui! »

« Je ne peux rien faire Monsieur, il s’agit des règles Eurostar. Les billets sont nominatifs. Vous êtes en infraction »

Je repasse la borne en sens inverse, devant les regards interloqués des autres voyages. J’essaie un dernier appel à l’humanité.

«Vous imaginez ce que ça représente pour un jeune comme moi de racheter un billet à la dernière minute ? La veille des vacances, à quelques jours de Noël ? Le billet est valide, vous pouvez peut-être fermer les yeux pour cette fois ?»

Peine perdue. Un rictus sadique parcourt son visage lorsque il me glisse, en guise d’au revoir :

«Le guichet est par là, et ce soir les billets sont chers... »

Il y a donc une place vide en 2nde classe (celle d’Alice), mais bizarrement, pas possible de racheter un billet en 2nde à 40 minutes du départ. Il n’y a plus que des places en « Standard Premier » à 202£ (242€).

Pas le choix, le dernier train le soir même est exactement au même prix, et ceux du lendemain me feraient économiser 20£ (24€). Pas vraiment la peine.

Abattu, je dégaine donc ma carte bancaire, encore traumatisée par les quelques cadeaux que je ramène à mes parents et à ma sœur. En janvier, ce sera pâtes au beurre.

Alors voilà, je suis installé en « Première ». C’est la grande classe. J’ai une prise électrique pour brancher mon ordinateur pendant que j’écris cette histoire. On m’a même servi un (assez décevant) repas « de Noel » : salade de riz et galette de polenta. J’arrive à Paris dans quelques minutes, c’est bien l’essentiel.

Ce récit n’est pas un cri de désespoir. Je ne suis vraiment pas à plaindre. J’ai un toit, un job, je peux voyager pour les vacances. Les 202£, je m’en remettrai. Mais en tant que consommateur, je ne peux que m’interroger. Comment la SNCF, qui prétend vouloir augmenter le nombre de billets low-cost et mène même une formidable action marketing le 1er janvier avec des billets à prix cassés à travers la France peut-elle pratiquer une politique tarifaire aussi agressive dans sa coentreprise franco-britannique (qu’elle détient à 55%) ?

Comment dans une France en crise, où les mots « pouvoir d’achat » sont généralement entourés de termes négatifs dans les journaux, une société de transport, de quasi service public, peut-elle interdire la revente de billets tout à fait standards, pourtant possible sur le réseau français ?

La sécurité sur un trajet international ? Ah, oui évidemment.. Sauf que les billets ne sont jamais demandés lors du contrôle des passeports à Saint Pancras ou à la Gare du Nord. Le titre de transport et la pièce d’identité sont en pratique totalement indépendants chez Eurostar, contrairement à un voyage en avion. Sauf quand il s’agit de vendre des billets de première classe à la dernière minute, évidemment.

Enfin, pour finir ce récit, j’aurais une pensée émue pour Gildas, mon sniper du jour (le prénom n’a pas été changé). J’espère que tu accrocheras mon billet confisqué dans un beau cadre au-dessus de ta cheminée, et que le soir du 24 décembre, tu penseras à moi et à mes 202£ de jeune travailleur, que tu as vaillamment fait gagner à ton entreprise. Joyeux Noël à toi aussi.

JLLancel
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Re: Témoignage: pas de cadeau de Noël chez Eurostar

Messagepar JLLancel » 08 août 2014, 09:40

En tant que gros consommateur d'Eurostar (pour mon plaisir car c'est top, à mon grand regret car c'est coûteux), je vous remercie pour ce beau récit :)


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