Depuis des décennies, Que Choisir occupe une place importante dans la défense et l’information des consommateurs. Ses enquêtes, ses comparatifs, ses essais en laboratoire et son action juridique ont contribué à en faire une référence reconnue.
Mais le monde de l’information évolue rapidement. Les consommateurs disposent désormais d’un accès immédiat à une multitude de sources, de comparateurs, de forums, de vidéos et, depuis peu, d’outils d’intelligence artificielle capables d’analyser une situation, d’expliquer un texte juridique, de comparer des produits ou d’aider à rédiger une réclamation.
Cette évolution pose, à mon avis, une véritable question stratégique pour Que Choisir.
L’association doit-elle considérer l’intelligence artificielle principalement comme une menace, en insistant surtout sur ses erreurs et ses dangers, ou au contraire chercher à l’intégrer intelligemment dans ses services ? Pourrait-elle, par exemple, développer un assistant fondé sur ses propres enquêtes, ses bases documentaires et son expertise juridique, afin de proposer aux consommateurs des réponses plus rapides, plus personnalisées et mieux sourcées ?
La question concerne également le modèle économique. Dans quelques années, les consommateurs accepteront-ils encore de payer un abonnement principalement pour accéder à des articles et à des comparatifs statiques, alors qu’ils s’habituent progressivement à poser directement leurs questions et à obtenir des réponses adaptées à leur situation ?
Cela ne signifie évidemment pas que l’intelligence artificielle peut remplacer les journalistes, les juristes, les ingénieurs ou les essais réalisés en laboratoire. Elle ne crée pas, à elle seule, une information fiable. Elle dépend de la qualité des données sur lesquelles elle s’appuie et elle peut commettre des erreurs. Mais bien utilisée, elle pourrait devenir une nouvelle manière de diffuser et de valoriser l’expertise de Que Choisir.
L’enjeu n’est donc peut-être pas de choisir entre l’expertise humaine et l’intelligence artificielle, mais de déterminer comment les associer.
Que Choisir dispose d’atouts considérables : une marque reconnue, une longue expérience, des données, des compétences techniques et juridiques, ainsi qu’un lien de confiance avec ses lecteurs. Mais cet avantage ne sera durable que si l’association sait adapter ses outils et sa manière de communiquer.
À votre avis, quelle devrait être la stratégie de Que Choisir dans les prochaines années ? Doit-elle développer ses propres outils d’intelligence artificielle, nouer des partenariats, transformer son offre numérique, ou rester principalement centrée sur son modèle actuel ?
Merci d'avoir lancer le sujet, j'y suis sensible car la défense du consommateur est un sujet sérieux. Pour ma part, je ne suis pas abonné payant mais un donateur privé et par le biais de mon entreprise.
Pour répondre, je prendrai le cas de 60 millions de consommateur comme base de départ.
Le cas de *60 Millions de consommateurs* apporte déjà une partie de la réponse.
Il faut être précis : ce n’est pas l’intelligence artificielle qui a provoqué ses difficultés. La crise est plus ancienne. Elle résulte principalement de la diminution des ventes en kiosque et des abonnements, de l’érosion du modèle économique de la presse spécialisée et d’un retard important dans le développement de l’offre numérique.
Mais les conséquences sont aujourd’hui très concrètes. La loi de finances pour 2026 prévoit la dissolution de l’Institut national de la consommation, l’organisme public qui édite *60 Millions de consommateurs*, ainsi que la possibilité de céder le magazine à un acteur privé. Un liquidateur a été nommé le 31 mars 2026 afin de rechercher un éventuel repreneur.
Les chiffres donnent la mesure du problème : les ventes du magazine ont diminué de 67 % entre 2016 et 2023, les pertes cumulées de l’INC ont atteint 7,9 millions d’euros sur cette période et sa trésorerie a chuté de 77 % depuis 2016. Sans les aides exceptionnelles de l’État, l’établissement n’aurait pas pu poursuivre son activité.
Le point particulièrement intéressant pour notre discussion est que le Sénat relève explicitement le « retard considérable » de *60 Millions de consommateurs* dans le développement de son offre numérique, notamment par rapport à son concurrent Que Choisir, qui a mieux résisté au déclin de la presse magazine.
Autrement dit, *60 Millions de consommateurs* ne disparaît pas parce que son contenu serait devenu inutile ou de mauvaise qualité. Ses journalistes, juristes et ingénieurs continuaient à produire des enquêtes et des essais reconnus. Le problème est qu’une expertise de qualité ne suffit plus lorsqu’elle est diffusée par un modèle qui perd progressivement ses lecteurs et ses revenus.
Que Choisir part heureusement d’une position plus solide. Le magazine annonçait encore en 2025 une diffusion mensuelle de 350 000 exemplaires, dispose d’un site payant développé depuis plus de vingt ans et propose déjà de nombreux comparateurs et services numériques.
Mais ce serait une erreur d’en conclure que son modèle est définitivement protégé.
L’évolution actuelle ne consiste pas seulement à passer du papier au site Internet. Cette transition, Que Choisir l’a plutôt bien négociée. La nouvelle rupture consiste à passer d’une information que le lecteur doit chercher, lire et interpréter à une information avec laquelle il peut directement dialoguer.
Aujourd’hui, lorsqu’un consommateur rencontre un problème avec un vendeur, un propriétaire, un assureur ou un réparateur, il ne souhaite pas forcément lire six articles généraux avant de déterminer lequel correspond à son cas. Il veut expliquer sa situation, transmettre éventuellement un contrat ou un courrier, obtenir une analyse personnalisée, connaître les textes applicables et préparer une réponse.
C’est précisément ce que les intelligences artificielles commencent à proposer, même si leurs réponses restent imparfaites et doivent être vérifiées.
Le danger pour Que Choisir ne serait donc pas que l’intelligence artificielle réalise demain elle-même des essais de lave-linge ou découvre seule les clauses abusives d’un contrat. Elle en est incapable. Le véritable danger serait qu’un autre acteur utilise plus efficacement les données, les essais et les connaissances produits par Que Choisir pour répondre directement aux consommateurs.
Que Choisir pourrait au contraire transformer cet enjeu en avantage concurrentiel. L’association possède ce qui manque aux intelligences artificielles généralistes : des résultats d’essais originaux, une méthodologie, des juristes spécialisés, des archives, une connaissance des litiges réels et une réputation d’indépendance.
Elle pourrait développer un assistant capable, par exemple, de répondre :
« Je cherche un lave-linge silencieux, réparable, adapté à deux personnes et vendu moins de 600 €. Quels modèles testés par Que Choisir répondent à ces critères ? »
Ou encore :
« Mon cuisiniste refuse de remplacer un élément non conforme. Voici mon bon de commande et ses courriers. Quels sont mes droits et comment dois-je lui répondre ? »
La réponse ne serait pas produite à partir de contenus trouvés au hasard sur Internet, mais à partir des essais, des articles et des analyses juridiques de Que Choisir, avec des sources visibles et la possibilité de transmettre les situations complexes à un juriste ou à une association locale.
Le cas de *60 Millions de consommateurs* montre donc qu’attendre que le modèle historique s’érode avant d’engager une transformation peut être fatal. Il ne prouve pas que Que Choisir doit abandonner ses magazines, ses journalistes ou ses laboratoires. Il montre au contraire que cette expertise doit être proposée sous des formes correspondant aux nouveaux usages.
À mon avis, Que Choisir ne doit ni rejeter l’intelligence artificielle ni lui faire une confiance aveugle. Elle devrait l’utiliser comme une interface permettant de rendre son expertise plus accessible, plus personnalisée et plus utile.
La vraie question n’est peut-être pas de savoir si les consommateurs auront encore besoin de Que Choisir. Ils auront toujours besoin d’informations indépendantes et d’essais sérieux.
La question est de savoir s’ils continueront à aller chercher cette expertise dans des articles et des tableaux, ou s’ils attendront désormais que cette expertise vienne directement répondre à leurs questions.